Une mère que l’on réinvente, une vocation d’écrivain que l’on rembobine, une reconstruction après un traumatisme, une maison d’enfance à laquelle il faut dire adieu ou encore une retraite au monastère : cette rentrée littéraire 2026 voit plusieurs auteurs puiser dans leur propre histoire pour mieux nous servir de reflet. Tour d’horizon à la fois personnel et universel.
C’est un curieux paradoxe. Écrire sur soi ne signifie pas forcément écrire sur soi. L’exercice pourrait presque résumer l’un des fils d’Ariane de cette rentrée littéraire, riche en ouvrages de tout genre, mais comportant un bon nombre de livres garnis de fragments de mémoire. Mais l’autobiographie n’est pas toujours une succession de souvenirs consignés dans un ordre chronologique minutieux. Elle peut flirter avec la fiction, emprunter le chemin d’une maison familiale, prendre la forme d’un récit de reconstruction ou même s’aventurer quelque part du côté de l’essai philosophique.
Les cinq livres réunis ici ont justement en commun de partir d’une expérience personnelle pour dépasser le champ des possibles. Véronique Ovaldé s’inspire pour la première fois de sa propre biographie pour raconter sa propre mère et ce qu’elle aurait pu connaître avec des “si”. Philippe Besson revient sur les années qui l’ont conduit à l’écriture. Luz met en récit sa reconstruction. Pierre Adrian fait d’une maison bretonne le réceptacle d’une mémoire familiale. Et Adèle Van Reeth s’isole dans un monastère pour s’interroger sur notre rapport au vide et au temps.
Cinq manières différentes de poser une seule et même question : que fait la littérature de ce que nous avons vécu ?
Véronique Ovaldé, Vivre sans bonheur et n’en point dépérir : peut-on réinventer la vie de sa mère ?
On connaît (parfois, encore que) la vie que nos parents ont vécue. Mais que faire de toutes celles qu’ils auraient pu vivre ? C’est précisément dans cet espace que Véronique Ovaldé installe Vivre sans bonheur et n’en point dépérir. Pour la première fois, l’autrice puise dans sa propre biographie et se tourne vers une figure aussi familière qu’insaisissable : la mère. Ou, plus précisément, la sienne.

Mais pas question pour autant de s’en tenir à un portrait documentaire. Ovaldé fait ce que la littérature sait faire de mieux : elle ouvre des portes qui, dans la réalité, sont restées fermées, ou seulement à moitié ouvertes, juste de quoi y passer une tête ou en bloquer un pied. À partir de cette histoire maternelle, la fiction permet d’imaginer d’autres trajectoires et autant d’existences et de possibilités. Vous croyez en la théorie du multivers popularisée par les comics ? Alors vous ne serez pas perdu.
Le geste est d’autant plus intéressant qu’il déplace légèrement la question autobiographique. Se raconter, ici, revient à raconter celle dont on a tout appris. Et peut-être à comprendre qu’une mère ne se résume jamais complètement au rôle que ses enfants lui ont connu. Car on a tendance à l’oublier, mais nos parents ont aussi bien vécu avant notre venue.
Sur Carrefour.fr : Vivre sans bonheur et n’en point dépérir
Philippe Besson, La Première Phrase du premier livre : ou comment devenir ce qui précède l’écrivain
Avant le premier roman, il y a forcément eu une première phrase. Mais avant cette phrase, combien d’années, de rencontres, d’envies, de frustrations et de blessures ? Avec La Première Phrase du premier livre, Philippe Besson revient sur les trois décennies qui précèdent son entrée dans le cercle de la littérature.

L’écrivain se remémore son enfance rurale, son émancipation et son arrivée à Paris. Mais aussi l’éveil du désir, les violences sociales et les années marquées par le sida. Au bout du chemin se trouve l’écriture, salvatrice, qu’il représente comme une forme de « seconde naissance ».
C’est ce qui rend le projet particulièrement séduisant : Besson ne raconte pas seulement comment il a écrit un livre à la manière d’un coach ou d’un professeur moralisateur, mais tout ce qui a dû être vécu avant de pouvoir l’écrire. Le titre le dit d’ailleurs très bien. La première phrase n’est pas uniquement le début d’un roman : elle est aussi l’aboutissement de tout ce qui l’a précédée !
Sur Carrefour.fr : La Première Phrase du premier livre
Luz, Un diamant dans les gravats : dessiner l’après, puis l’écrire pour se reconstruire
Comment se remettre debout lorsque quelque chose s’est définitivement effondré ? C’est autour de cette question que Luz construit Un diamant dans les gravats. Pour son premier récit en prose, l’auteur explore sa reconstruction après le 7 janvier 2015 (et les attentats de Charlie Hebdo) et croise son propre destin avec celui d’un bâtiment lui aussi en pleine transformation : le célèbre Centre Pompidou.

Le rapprochement donne au récit son image centrale : les êtres, comme les bâtiments, peuvent porter les stigmates de ce qui leur est arrivé, être fragilisés, mais aussi réparés puis transformés. Et les gravats du titre ne disent donc pas seulement ce qui a été détruit. Ils disent aussi ce à partir de quoi il faut désormais rebâtir.
Publié dans la collection « Ma nuit au musée » chez Stock, le livre fait ainsi du traumatisme personnel le point de départ d’une réflexion plus large sur la mémoire et la reconstruction qui parlera au plus grand nombre.
Sur Carrefour.fr : Un diamant dans les gravats
Pierre Adrian, Le Pays des étés : que reste-t-il quand la maison disparaît ?
Les maisons sont souvent bien davantage que quatre murs, des briques entassées et un toit. Elles accumulent les étés trempés de sueur, les bonnes ou mauvaises habitudes, les voix qui s’entrechoquent et les souvenirs au point de finir par ressembler à une archive familiale grandeur nature. Mais que se passe-t-il lorsqu’il faut la vendre ?

Dans Le Pays des étés, Pierre Adrian part de la mort de sa grand-mère et de la disparition annoncée d’une demeure familiale en Bretagne. Un lieu associé à l’enfance qu’il faut soudain accepter d’abandonner.
Le deuil devient alors double. Il y a celui d’une personne, évidemment, mais aussi celui d’un endroit. Car perdre une maison de famille, c’est aussi découvrir que les lieux que l’on croyait immuables ne le sont pas plus que nos proches. Reste la possibilité de les faire tenir autrement, dans la tête et dans les mots couchés sur papier. Et c’est peut-être là que la littérature intervient : lorsque l’on ne peut plus conserver physiquement un lieu, on peut encore tenter d’en conserver quelque chose par l’écriture…
Sur Carrefour.fr : Le Pays des étés
Adèle Van Reeth, Une heure à soi : disparaître mais pour mieux se retrouver
Après les souvenirs, la famille et les lieux, Adèle Van Reeth emprunte une voie différente : celle du retrait ! Une heure à soi naît d’une expérience intime, une retraite dans un monastère, qui devient le point de départ d’une réflexion sur le vide, la solitude et le temps qui passe. Des thèmes qui devraient parler à peu ou prou n’importe qui tôt ou tard dans la vie.

L’expérience personnelle n’est pas si solitaire puisqu’elle dialogue ici avec la philosophie et la littérature. Pascal, Virginia Woolf et Henry David Thoreau, autant de beaux noms qui accompagnent cette exploration d’un espace devenu presque suspect dans des existences constamment occupées : celui où, précisément, il ne se passe rien.
Peut-être l’aurez-vous remarqué, et si oui, nous vous en félicitons : le livre occupe une place un peu particulière dans cette sélection ! Là où les autres auteurs se retournent vers ce qui leur est arrivé, retenus par la nostalgie, Adèle Van Reeth s’intéresse plutôt à ce qui surgit lorsqu’on accepte de suspendre le cours ordinaire des choses. Une autre façon de partir de soi, non pour raconter d’un bloc tout son passé, mais pour observer ce qu’il en reste et ce qu’il devrait en découler lorsque le bruit s’arrête.
Sur Carrefour.fr : Une heure à soi
Questions fréquentes
Ces cinq livres sont-ils des autobiographies ?
Non, du moins pas au sens strict. C’est justement ce qui les réunit de manière intéressante : chacun utilise différemment la matière personnelle pour partager ses sentiments et souvenirs. Véronique Ovaldé passe notamment par la fiction pour explorer les vies de sa mère, tandis qu’Adèle Van Reeth se situe davantage du côté de l’essai intime et philosophique. Le point commun est moins un genre littéraire précis que le choix de faire d’une expérience personnelle une matière à écrire.
Pourquoi Vivre sans bonheur et n’en point dépérir est-il particulier dans l’œuvre de Véronique Ovaldé ?
C’est la première fois que l’écrivaine s’inspire directement de sa propre biographie. Mais pas que ! Elle y dresse le portrait de sa mère tout en utilisant la fiction pour imaginer d’autres destins possibles.
De quoi parle exactement Philippe Besson dans La Première Phrase du premier livre ?
Il revient sur les quelque trente années qui précèdent l’écriture de son premier roman : son enfance, son émancipation, Paris, la montée du désir, les violences sociales ou les années sida. L’écriture apparaît au bout de ce parcours comme une nouvelle naissance.
Pourquoi le Centre Pompidou est-il présent dans le livre de Luz ?
Parce que Un diamant dans les gravats met en situation deux formes de reconstruction : celle de Luz après le 7 janvier et celle du Centre Pompidou. Cette rencontre nourrit le récit intime proposé par l’auteur.
Quel est le point commun entre ces cinq livres ?
Tous partent d’un moment de vie (une mère, une vocation, un traumatisme, un deuil, une expérience de retrait), mais aucun ne s’arrête au simple souvenir retranscrit. Chacun transforme cette matière personnelle pour interroger quelque chose de plus vaste. Ainsi, on parlera de la filiation, l’identité, la reconstruction, la mémoire ou encore notre rapport au temps qui passe sans que l’on puisse y faire quoi que ce soit.