Sur Carrefour.fr : Sécher tes larmes
Comment présenteriez-vous Sécher tes larmes ?
Meï Lepage : Sécher tes larmes est à la fois un roman policier et un thriller. L’héroïne, Emma, est flic et utilise tous les moyens d’enquête classiques pour résoudre une disparition. Mais elle va peu à peu se retrouver impliquée dans son enquête à un niveau personnel, presque intime. De ce fait, elle n’aura ni le recul ni le sang-froid dont elle aurait pu faire preuve en temps normal.
Il y a également un très fort aspect psychologique. Ça prend beaucoup de place dans l’intrigue, car je veux que le lecteur puisse comprendre les agissements de chaque personnage. Ils ont tous leur part d’ombre, et leurs choix peuvent paraître immoraux. Mais puisque le lecteur est plongé dans leur psyché, il est amené à se demander : aurais-je fait la même chose à leur place ? Et la réponse n’est pas si évidente que ça. Pour moi, c’est dans ces dilemmes moraux que réside tout l’intérêt de cette histoire.
Le synopsis : enquêtrice parisienne, Emma Fauvel est envoyée à Annemasse, là où elle a grandi, pour aider à résoudre la disparition d’Adèle, qui avait déjà été enlevée sept ans plus tôt. Les événements vont replonger Emma dans son lourd passé.
Comment le livre est-il né ?
Tout a commencé à l’hiver 2019-2020, alors que j’étais encore dessinatrice dans des studios d’animation parisiens. À cette époque, je m’acharnais sur un autre roman : un thriller qui tirait légèrement sur la science-fiction, que je recommençais sans cesse. C’était laborieux à tous points de vue. Je sentais que je m’embarquais dans quelque chose de trop ambitieux pour un premier roman.
Pendant cette période, j’écoutais beaucoup d’interviews d’auteurs en dessinant. C’est comme ça qu’un jour, j’ai entendu Pierre Lemaitre dire : « J’essaie de faire très bien les choses très simples. » Il ne parlait pas des intrigues, mais puisque j’étais en plein dans cette problématique, c’est comme ça que j’ai pris cette phrase. Alors je me suis attaquée à un genre aux codes plus évidents : le roman policier. Voilà comment est né Sécher tes larmes. Je ne voyais pas ce revirement comme une contrainte ou un échec, mais comme un encouragement. Je voulais me prouver que j’étais capable de mener à bien une intrigue et de mettre le point final à un manuscrit.
Meï Lepage a étudié le cinéma d’animation à Lyon, puis a travaillé en tant que dessinatrice dans divers studios parisiens avant de se réorienter dans la police nationale.
Et comment l’histoire est-elle née ?
L’idée de l’histoire ne m’est pas venue d’un coup. Au départ, je m’intéressais simplement à la psychologie des victimes. J’entends par là des victimes de crimes atroces desquels on pense ne jamais pouvoir se relever. Je réfléchissais aux répercussions que peuvent avoir ces drames sur leur vie et ce qui pourrait en découler. Tout ça m’amenait à me questionner sur la justice personnelle, la résilience et la morale.
J’ai eu envie d’écrire autour de ça, mais la seule chose que j’avais en tête, c’était la fin de l’histoire. J’ai déroulé le fil à l’envers, jusqu’à trouver un milieu et un début. Ça ne s’est pas fait en une seule fois. J’ai souvent recommencé à zéro. Mais même si ça a été compliqué, je pense que le roman actuel est assez fidèle à mon intention de départ.

“Je crois qu’Emma, c’est la partie de moi qui n’a aucun filtre, en pire !”
Si vous deviez présenter votre héroïne, Emma Fauvel ?
Emma a 29 ans, elle est flic en PJ à Créteil. Elle est hantée par des souvenirs de jeunesse et souffre d’insomnie. Plutôt que d’affronter son passé, elle fonce tête baissée dans le travail, pour fuir ce qui continue de la suivre dans l’ombre. Son enquête est ce qui va l’amener à rouvrir la plaie.
Elle est solitaire, sarcastique et frôle parfois l’irrespect, mais une part d’elle est bien plus sensible. Par exemple, elle aime la poésie. Le roman comporte plusieurs de ses poèmes qu’elle écrit chaque soir pour décharger son fardeau, et en souvenir de son enfance. Elle a aussi une façon d’aimer bien à elle.
Qu’y a-t-il d’Emma en vous ?
Nous avons le même âge. Nous sommes insomniaques. Et puis, comme moi, c’est une jeune femme confrontée à tous les problèmes du métier de flic. Certains de mes proches m’ont dit me reconnaître dans son caractère. Puisqu’elle peut paraître froide, ou carrément insupportable, au premier abord, je ne sais pas comment prendre ça !
Au final, je crois qu’Emma, c’est la partie de moi qui n’a aucun filtre, en pire. Mais notre histoire de vie n’a rien à voir. Pour ma part, j’ai eu une enfance très heureuse et j’ai un cadre familial tout à fait normal.
Écrivaine, c’était un rêve d’enfant ?
Oui et non. Au départ, je voulais surtout faire de la BD, mais ce support nécessite d’écrire des histoires assez concises, alors je me sentais limitée. C’est pourquoi j’ai fini par me tourner vers le roman. Je n’ai pas reçu de formation littéraire à proprement parler. J’ai plutôt découvert le scénario succinctement dans le cadre de mes études de dessin, et ensuite je me suis formée seule aux techniques de narratologie.
Et policière, c’était un rêve d’enfant ?
Absolument pas ! Si on m’avait dit, ne serait-ce qu’à mes 20 ans, que je serais un jour policière, j’aurais eu du mal à y croire. Mais j’ai toujours eu un attrait pour l’univers des forces de l’ordre, la justice ou même l’armée. Je pense que j’étais animée par les valeurs de ces métiers, et l’idée d’en faire partie était tapie au fond de moi.
Elle a ressurgi au moment où je remettais en question ma carrière à Paris. J’avais le sentiment de vivre par procuration à travers le dessin et de passer à côté de tout. En clair, je faisais face à un manque de sens. Je suis bien plus épanouie dans la police et je ne regrette pas du tout cette reconversion.
Rejoindre la police vous a aidée à mettre un point final à Sécher tes larmes ?
Même si je ne suis pas entrée dans la police pour ça, je suis persuadée que je n’aurais jamais pu écrire ce livre sans être policière. Durant sa première année d’écriture, j’étais totalement étrangère à cet univers. Malgré les recherches que je faisais, je me heurtais sans cesse à des murs, j’usais donc de raccourcis, voire de facilités scénaristiques. Je m’en rendais bien compte et j’aurais très vite abandonné. Quand je relis la première version à l’heure actuelle, c’est avec une part de honte, mais aussi de tendresse.

Donc, ça m’a aidée du point de vue de la vraisemblance. Ensuite, connaître les dessous du métier est une source de réponses et d’inspiration énorme. L’histoire n’aurait pas tenu debout sans ça, bien que tout n’est pas à 100 % réaliste : il a bien fallu adapter la procédure à la fiction. Une enquête policière, en pratique, c’est très vite ennuyeux… J’ai beaucoup d’admiration pour les auteurs de polars qui parviennent à écrire des enquêtes crédibles sans faire partie de ce monde-là.
“Le défi pour moi est de permettre à de futurs lecteurs de commencer à n’importe quel moment la série”
Il s’agit de la « première enquête d’Emma Fauvel ». Il y en aura donc d’autres ?
Ce roman a été initialement écrit comme un tome unique, avec une vraie fin, mais le personnage d’Emma a beaucoup plu. Alors mon éditeur, Glenn Tavennec, m’a suggéré de l’utiliser comme un enquêteur récurrent. On s’est mis d’accord pour se lancer dans une série au nombre de tomes indéfinis, dont chaque histoire pourrait se lire indépendamment des autres. Le défi pour moi est de permettre à de futurs lecteurs de commencer à n’importe quel moment la série tout en gardant une cohérence globale dans l’évolution psychologique d’Emma.
Quelle sera sa prochaine enquête ?
Elle se déroulera dans le Val-de-Marne, dans son service d’origine. Il sera question d’un cold case qui refait surface de façon totalement imprévue. La recette policier/thriller psychologique sera sensiblement la même, mais avec une construction tout autre. Je suis en train de l’écrire. Si tout se passe bien, le roman paraîtra en 2027.
Comment on crée une héroïne de roman ?
Je construis tous mes personnages en parallèle de l’intrigue, car les deux sont intrinsèquement liés. Pour moi, il faut que le héros ait les épaules pour affronter ce qui l’attend tout en ayant des faiblesses à surmonter. Le personnage d’Emma m’est venu assez naturellement. Je l’ai surtout pensé dans les grandes lignes : tempérament, passé, objectifs conscients et inconscients, évolution. La plus grosse difficulté a été de la rendre aimable aux yeux du lecteur. Au départ, elle était vraiment trop antipathique…
Vous prenez le temps de développer plusieurs personnages… Toute ressemblance avec les personnes que vous croisez dans votre vie ne peut être que fortuite ?
J’essaie au maximum de m’éloigner de personnes existantes, surtout si je les connais. Mais je ne serais pas surprise qu’inconsciemment j’utilise certains traits des personnes que je rencontre en intervention. Ce sont souvent des gens atypiques et ça doit me marquer, d’une façon ou d’une autre. Bien que la ressemblance serait parfaitement involontaire.
Il y a une volonté d’être dans le commissariat avec vous, de connaître votre quotidien, d’être très réaliste. Que vouliez-vous faire ressentir aux lecteurs ?
Il existe ce qu’on appelle la suspension d’incrédulité dans une œuvre fictive, mais j’essaie de réduire au maximum l’écart entre fiction et réalité. Il y a toujours un risque pour qu’un lecteur décroche lorsque ce qui se passe est trop « gros ». J’aimerais qu’on se dise que l’histoire pourrait être vraie. C’est une question d’immersion.
Par ailleurs, je pense qu’il est important de parler de la réalité du travail de policier. Nous faisons souvent avec les moyens du bord et sommes beaucoup confrontés à des problématiques internes, ou bien inhérentes au fonctionnement de la justice française. Cela dit, je suis tout de même tenue au secret professionnel et autres devoirs ; je dois veiller à ne pas franchir certaines limites. Il y a aussi des thèmes difficiles qui sont abordés dans ce roman, notamment sur la psychologie des victimes, et je ne pouvais pas me contenter de traiter le sujet en surface.

“J’essaie de réduire au maximum l’écart entre fiction et réalité”
À l’opposé de ce réalisme, vous alternez différents modes de narration. C’est un choix audacieux…
Dans Sécher tes larmes, il y a deux lignes de temps : la trame principale d’Emma dans le présent, et l’enlèvement d’Adèle, qui se déroule sept ans plus tôt. Je suis assez allergique aux flash-backs et, de ce fait, j’en aurais fait un usage maladroit. Utiliser le journal intime d’Adèle me permettait de pallier cela. De plus, dans ce journal, elle s’adresse directement à son ravisseur à la manière d’une lettre. Ça m’a permis de mettre l’accent sur sa psychologie de façon plus viscérale.
L’enlèvement d’Adèle fait écho aux violences faites aux femmes. En tant que femme policière, vous êtes aux premières loges, quelle en est votre vision ?
Je pense que c’est un problème très sournois, car une grande part de ces violences sont invisibles, parfois même aux yeux des victimes. Certaines personnes mettent beaucoup de temps à se rendre compte de la gravité de ce qu’elles vivent, parce que c’est insidieux. Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles ces violences laissent tant de séquelles au niveau psychologique. Heureusement, depuis quelques années, ce sont des infractions qui sont prises au sérieux.
Selon l’enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité du ministère de l’Intérieur, 376 000 femmes majeures auraient été victimes de violences au sein du couple en 2023. Parmi elles, seules 19 % déclarent avoir porté plainte.
Pourquoi avez-vous situé l’histoire à Annemasse ?
Au départ, l’histoire ne se déroulait pas à Annemasse. Elle a connu beaucoup d’autres lieux ! Ce n’est que lorsque j’y ai été affectée que je me suis rendu compte que cette ville servirait parfaitement l’ambiance de l’histoire. C’est un endroit très atypique, plein de paradoxes. Alors, quelques mois avant d’envoyer mon manuscrit, j’ai tout transposé. Ça a apporté beaucoup de réalisme.
Située en Haute-Savoie, à quelques kilomètres de Genève et de la frontière suisse, Annemasse appartient à une agglomération transfrontalière. Un cadre particulier que Meï Lepage, qui y a été affectée, a choisi de transposer dans son roman.
À peine sorti, le roman est déjà plébiscité et vendu à l’étranger dans une dizaine de langues…
Je ne m’attendais absolument pas à ça, même dans mes rêves les plus irréalistes. L’équipe des éditions Verso effectue un travail formidable. Je ne réalise toujours pas encore tout à fait ce que ça implique, mais je suis bien sûr très heureuse que l’histoire puisse vivre au-delà des frontières.
J’essaie de ne pas me mettre trop de pression. L’important est de me concentrer sur l’écriture du prochain roman et d’apprécier les événements comme ils viennent. J’entretiens de très bons rapports avec ma maison d’édition et je leur fais confiance pour tout ce qui se passe autour du livre.
Quelles étaient vos sources d’inspiration au moment de l’écriture ?
Sans avoir la prétention de m’affranchir de toute influence, j’ai beaucoup de mal à répondre à cette question. Je ne crois pas avoir eu d’inspiration précise. En fait, j’ai une façon très logique, presque mathématique, de traiter mes histoires. Je pars de la fin du récit. Ensuite, je réfléchis à la structure comme à une succession d’étapes à résoudre pour offrir au lecteur la meilleure expérience possible. Je suis simplement penchée sur mon bureau à me creuser la tête. Il arrive que des idées fusent à l’improviste, mais la quasi-totalité des choix que j’ai faits découle de ce processus de réflexion. Quand je passe à l’écriture, je suis juste mon synopsis préétabli.
Vous êtes quel type de lectrice ?
Pas une grande lectrice, malheureusement… j’aimerais avoir plus de temps pour ça. Mais ce que je préfère dans la lecture, c’est décortiquer les intrigues. Ça vaut aussi pour les films ou les séries. Quand quelque chose m’a particulièrement touchée, je peux lire ou revisionner l’œuvre plusieurs fois jusqu’à comprendre ce qui a créé cet effet sur moi.
Quels sont vos genres préférés ?
Je lis principalement du polar ou du thriller. Pour ce qui est des films ou séries, c’est plus diversifié, mais c’est toujours ancré dans un univers contemporain. Pour les livres, mon autrice préférée est Sarah Pinborough. J’adore son style d’écriture, c’est percutant et frais tout en étant sombre. Je ne sais pas comment elle fait ça. Mon film préféré est Gran Torino. Il a pour moi créé l’un des antihéros les plus marquants, et la fin la plus mémorable.
Gran Torino, de et avec Clint Eastwood (2008), raconte l’amitié entre un retraité, vétéran de la guerre de Corée, et un jeune homme d’origine asiatique qui tente de s’éloigner d’un gang. Le film obtient en 2010 le César du meilleur film étranger.
Quel est le premier roman qui vous a scotchée ?
La série Ellana de Pierre Bottero. C’est de la fantasy jeunesse, ça n’a rien à voir avec ce que je fais aujourd’hui, mais c’est ce qui m’a donné envie d’écrire. Cette œuvre a marqué mon adolescence. Cet auteur a un talent immense pour plonger son lecteur dans son univers. Tout est inventé, mais tout est fluide. Son personnage d’Ellana est fascinant, et je suis certaine qu’il a aidé beaucoup de jeunes à se construire.
Quand vous n’écrivez pas, que vous ne travaillez pas… que fait Meï Lepage dans sa vie ?
Des choses très classiques ! Du sport, se promener en ville en buvant du café, voir des amis, de la famille, et tout ce qui permet de garder un bon équilibre personnel.
Les éditions disponibles de Sécher tes larmes
| Édition | Détail | Pour qui |
|---|---|---|
| Grand format, label Verso | 432 pages, paru le 16 janvier 2026, EAN 9782386433542. | Celui qui veut le livre tel qu’il est vendu à l’étranger, et la couverture d’origine. |
| Numérique, ePub | EAN 9782386433559. | Celui qui lit sur liseuse, ou qui veut commencer tout de suite. |
| Poche | N’existe pas à ce jour. | Aucune édition poche n’a été annoncée par l’éditeur. |
Le critère qui tranche : il n’y a pas encore de poche, donc pas de raison d’attendre. Et si vous entrez dans la série maintenant, vous serez à jour pour la deuxième enquête d’Emma Fauvel, attendue en 2027.
L’accueil du roman
Le pari du magazine s’est vérifié. Sécher tes larmes est noté 4 sur 5 par plus de 1 600 lecteurs sur Babelio, 4,2 sur 5 sur Amazon. La presse a suivi : Télérama a classé Meï Lepage parmi ses « repérées » en février 2026, France Inter lui a consacré un portrait en mars, et Libération a chroniqué le roman fin mars. Elle était également mise en avant comme autrice 2026 par le festival Quais du Polar.
Questions fréquentes
Qui est Meï Lepage ?
Meï Lepage est née en 1996. Elle a étudié le cinéma d'animation à Lyon, puis a travaillé comme dessinatrice dans divers studios parisiens avant de se réorienter dans la police nationale. Elle est aujourd'hui gardienne de la paix, et Sécher tes larmes est son premier roman.
De quoi parle Sécher tes larmes ?
Emma Fauvel, enquêtrice à la PJ de Créteil, est envoyée à Annemasse, la ville où elle a grandi et qu'elle avait fuie. Elle doit y résoudre la disparition d'Adèle, enlevée dans les mêmes circonstances que sept ans plus tôt. L'enquête la ramène à son propre passé.
Y aura-t-il une suite à Sécher tes larmes ?
Oui. Le roman devait être un tome unique, mais Emma Fauvel devient une enquêtrice récurrente. La deuxième enquête se déroulera dans le Val-de-Marne, autour d'un cold case, et devrait paraître en 2027. Chaque tome est conçu pour se lire indépendamment.
Sources
Le magazine Carrefour Savoirs, n°321, mars 2026, pages 15 à 21 ; fiche produit chez Éditions du Seuil.