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David Foenkinos : « Il faut une part sombre pour être drôle »

Avec Je suis drôle, son nouveau roman paru chez Gallimard, David Foenkinos raconte les désillusions d’un jeune homme persuadé d’être fait pour le stand-up. Une histoire sur l’humour, mais surtout sur ce qu’il dissimule : le besoin d’être aimé, la peur de l’échec et cette part de mélancolie qui accompagne souvent les humoristes. Rencontre avec un écrivain convaincu que la mélancolie est un carburant pour faire rire.

Je suis drôle de David Foenkinos, couverture Gallimard

© Gallimard

Gustave Bonsoir en est certain : il est drôle. Et puisque faire rire lui permet d’attirer l’attention et de se sentir aimé, le héros du nouveau roman de David Foenkinos décide tout naturellement d’en faire son métier. Seulement voilà : avoir de l’humour ne suffit pas à devenir un grand humoriste. Dans Je suis drôle, paru le 2 avril 2026 chez Gallimard, l’auteur de La Délicatesse plonge dans l’univers du stand-up pour raconter une vocation contrariée, les désillusions qui l’accompagnent et ce besoin très contemporain d’obtenir l’approbation des autres. Dans la même rentrée, Leïla Slimani explore, elle, la frontière entre deux langues.

Qui est Gustave Bonsoir, héros de Je suis drôle, votre nouveau roman ?

David Foenkinos : Gustave est un jeune homme qui a une certitude : celle d’être drôle. Il se rend compte qu’attirer ainsi l’attention lui permet d’être aimé. Persuadé de sa vocation, il va alors se lancer dans le stand-up. Mais les choses vont être bien plus compliquées que prévu…

David Foenkinos présente Je suis drôle. © Gallimard

Être drôle, c’est une posture ou un état d’esprit ?

Il faut cultiver un rapport particulier au monde. Il n’y a pas une façon unique d’être drôle. Mais souvent, les gens qui le sont ont une fêlure. Dans le cas de Gustave, on comprend qu’il a un besoin d’amour impossible à rassasier.

Comment définiriez-vous l’humour en 2026 ?

Il doit être percutant et incisif. Beaucoup de jeunes qui font aujourd’hui des vidéos sur Internet adoptent un format court. À l’image de notre époque, il faut récolter une validation quasiment immédiate.

Le rire cache-t-il toujours une part d’ombre ?

Je le pense. La plupart des artistes drôles ont une grande tendance à la mélancolie. J’adore cette formule de « la politesse du désespoir ». Il faut une part sombre pour être drôle.

Aujourd’hui, de plus en plus de personnes, et pas seulement chez les jeunes, se revendiquent humoristes. Qu’est-ce que cela révèle de l’époque ?

C’est complètement vrai ! Mon personnage de Gustave s’inscrit d’ailleurs totalement dans cette tendance. Je crois que plus le monde est sinistre, plus le rire devient une nécessité. C’est pour cela que des comiques remplissent des salles immenses. L’humour est aussi un acte qui peut susciter immédiatement une réaction chez l’autre. On a besoin d’être approuvés plus que jamais dans le monde moderne.

La vocation et le talent existent-ils vraiment ou ne sont-ils finalement que des vues de l’esprit et des fantasmes alimentés par celles et ceux qui vous aiment ?

Le talent existe, bien sûr. Mais on peut vouloir être drôle sans vouloir devenir Gad Elmaleh. Être drôle, c’est aussi une thérapie personnelle, pour se faire accepter. Ce qui m’intéresse aussi, c’est qu’on puisse faire fausse route. On a le droit de se tromper, d’avoir de fausses certitudes dans nos vies. C’est ce que l’on comprendra plus tard à propos du vrai destin de Gustave.

Pourtant, comme le prouve l’histoire de Gustave, être bien entouré semble primordial pour celles et ceux qui s’engagent sur la voie artistique…

Certes, ses parents adoptifs et sa copine sont là, mais l’entourage peut aussi être gênant en cas d’échec. On n’a pas envie d’être vu dans l’insuccès. C’est un thème que j’ai un peu abordé dans Numéro deux, mon roman sur le casting d’Harry Potter. On a parfois besoin d’être seul pour surmonter l’échec.

“La plupart des artistes drôles ont une grande tendance à la mélancolie.”

Portrait de David Foenkinos
David Foenkinos. DR

Par quoi a été inspirée l’écriture de Je suis drôle ?

Au tout départ, j’ai pensé à cette histoire de musée de la tristesse. Un musée sponsorisé par Kleenex où l’on ne voit que des œuvres tristes. Je ne peux pas raconter comment cela s’intègre dans le récit sous peine de spoiler l’intrigue, mais c’est par cette idée que le roman a commencé.

Installé à Zagreb, en Croatie, après des débuts itinérants, le musée des Cœurs brisés consacré aux histoires d’amour qui finissent mal rassemble des objets liés aux sentiments, pour la plupart récupérés auprès de personnes ayant vécu une séparation. L’établissement a été récompensé en 2011 du titre de musée le plus innovant d’Europe.

Résilience, obstination, passion… Selon vous, quelles sont les qualités nécessaires pour réussir dans un métier créatif comme humoriste, comédien, musicien, auteur ou réalisateur ?

On voit bien dans l’histoire et la motivation de Gustave que la chose la plus importante est de croire en soi. Croire qu’on a quelque chose d’original à dire. Pour ça, il faut s’acharner. Rien n’est jamais facile, on le voit bien avec Gustave, qui enchaîne les désillusions, et va vivre des expériences un peu traumatisantes. C’est une certitude, il faut beaucoup rater avant de réussir !

A-t-on raison de parler du mystère de la création comme d’une sorte de miracle ou relève-t-elle d’abord d’une maîtrise rationnelle de différents paramètres techniques ?

Il me semble que c’est un mélange des deux. Il faut d’abord savoir développer un rapport à la beauté, aux émotions et avoir une voix. Ensuite, il s’agit de mettre tout ça dans une œuvre, ce qui demande beaucoup de travail. Dans le cas de Gustave, c’est l’expérience de la désillusion qui va le pousser à grandir. Ensuite, il faut avoir un peu de chance. Faire des rencontres. Dans tout parcours, il y a toujours deux ou trois rencontres déterminantes.

“Je suis convaincu qu’écrire est une manière de jouer avec le destin”

La tristesse, le chagrin, la mélancolie sont souvent présents dans vos romans. Les tourments sont-ils toujours plus artistiquement intéressants, ou stimulants, que le bonheur ?

En ce qui me concerne, je dois reconnaître que cette idée est beaucoup plus présente dans mes romans récents. Mes premiers livres étaient essentiellement conçus sur le mode de l’humour et l’absurde. D’ailleurs, je vous les déconseille ! Par contre, La Délicatesse, mon premier roman à avoir rencontré le public, est un mélange de drame et de comédie. J’aime allier les deux. Pour revenir à Je suis drôle, même si la quête de Gustave est parfois douloureuse, il y a aussi de l’humour et de la dérision dans certaines étapes de son parcours, notamment quand il est figurant sur des tournages.

Les rencontres jouent également un rôle clé dans vos histoires. Construisent-elles notre destin ?

Le destin est au cœur de tous mes romans. D’ailleurs, je suis convaincu qu’écrire est une manière de jouer avec le destin. J’aime l’idée que tout ce que nous vivons possède un sens et qu’arrive un moment où nous le comprenons. Gustave a besoin de traverser des épreuves, de presque avoir un mauvais destin, pour prendre la mesure de qui il est et de se découvrir. Finalement, son destin va se révéler tout à fait incroyable !

Dans ce roman comme dans d’autres, vous multipliez les points de vue dans une même action, dans un même paragraphe. Pourquoi avez-vous adopté ce style de narration très cinématographique ?

J’adore raconter des histoires. J’ai envie que le lecteur les suive sans s’arrêter, se demande ce qui va se passer ensuite. Dans un roman comme celui-ci écrit à la première personne, je peux davantage intervenir, m’amuser sur ce personnage et ses péripéties. Si je n’écris pas des livres autobiographiques, j’aime clairement être présent dans les histoires de mes personnages.

David Foenkinos debout près d'un tabouret
David Foenkinos. DR

Bien que vos romans ne soient pas autobiographiques, de quels personnages vous sentez-vous le plus proche ?

Je crois que je me sens proche de tous mes personnages. Pour La Délicatesse, par exemple, je me retrouve tout autant dans Nathalie, qui est une jeune veuve, que dans Markus, le Suédois dépressif ! Dans Je suis drôle, je m’identifie beaucoup à Gustave Bonsoir qui cherche sa voie dans la vie comme j’ai pu le faire à son âge. J’ai raté, tâtonné… Il y a donc malgré tout toujours une part personnelle.

Un romancier doit-il aimer tous ses personnages ou peut-il en détester certains ?

Si je considère que l’écriture repose sur l’empathie, alors même les personnages antipathiques ou éloignés de moi doivent avoir une part de résonance. J’ai besoin de comprendre leurs motivations, leur psychologie. C’est d’ailleurs ce qui m’intéresse le plus. C’est pourquoi je préfère les décrire par leurs pensées plutôt que physiquement.

Un bon roman naît-il d’une bonne idée ou tient-il dans la façon de l’exprimer ? D’ailleurs, personnellement, préféreriez-vous perdre toutes vos idées ou votre style ?

Ah, c’est une question intéressante ! J’espère ne perdre ni l’un ni l’autre. Je mets beaucoup d’attention dans l’histoire. J’ai envie que le lecteur prenne du plaisir à suivre l’intrigue, même si le plus important à mes yeux reste l’écriture. Je n’ai bien sûr aucun problème avec l’idée qu’on puisse ne pas être sensible à mes livres ou à mon écriture. Mais je pense que ce qu’on attend d’un écrivain est d’abord sa particularité, que ses livres ne ressemblent pas à d’autres.

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire pour vous exprimer ?

Je n’ai pas vraiment choisi ! Cela s’est imposé à moi. Au début je voulais être musicien. Mais comme Gustave Bonsoir avec l’humour, j’ai eu beaucoup de difficultés. Je n’arrivais jamais à monter de groupe, je ne trouvais pas de bassiste ! Et quand j’ai envoyé un manuscrit par la poste, j’ai été publié. Mon destin était là.

Le succès de La Délicatesse a-t-il changé votre perception du métier d’écrivain ?

Forcément, ce livre a changé ma vie. Avant, mes romans étaient confidentiels. Et subitement, pour ce huitième roman, j’ai rencontré le public. Il a été traduit partout, et nous avons fait le film avec Audrey Tautou et François Damiens. Cela m’a donné une grande liberté et la chance de pouvoir vivre de ma passion. Mais je n’ai jamais voulu écrire La Délicatesse 2. Après, j’ai écrit Charlotte, un livre complètement différent, écrit en vers, sur une peintre allemande inconnue.

Juste après le succès de La Délicatesse, David Foenkinos connaît un nouveau best-seller avec Charlotte, biographie romancée de Charlotte Salomon, peintre juive allemande raflée par la Gestapo en 1943 dans le sud de la France où elle s’était réfugiée. Déportée à Auschwitz, elle est très vite envoyée à la mort dans une chambre à gaz.

Aujourd’hui, le recours généralisé à l’IA inquiète les métiers artistiques. En tant qu’écrivain, pensez-vous que nous vivons une période de transition anxiogène, mais nécessaire, le temps de s’adapter, ou les prémices d’un bouleversement plus profond ?

L’IA est surtout très inquiétante pour les métiers du cinéma qui vont clairement avoir besoin de s’adapter et de se réinventer. En revanche, je pense que le roman est encore à l’abri ! Par contre, je trouve que c’est une avancée exceptionnelle pour la médecine et tant d’autres domaines.

“Je ne me vois pas écrire avec quelqu’un. Je reste au lit, les rideaux fermés, vous imaginez comme c’est solitaire !”

David Foenkinos en chemise bleue
David Foenkinos. DR

Le cinéma est souvent présent dans vos romans. Réaliser vous procure-t-il autant de plaisir que d’écrire ?

J’adore réaliser, car c’est un travail collectif. Le cinéma me manque. Je n’ai pas tourné depuis Les Fantasmes, il y a six ans. J’ai essayé d’écrire un nouveau film, mais j’ai du mal. Je lis aussi beaucoup de romans, dans l’espoir d’en adapter un.

Au cinéma, vous réalisez avec votre frère. Pourriez-vous un jour écrire un roman à quatre mains ?

J’ai adoré travailler avec mon frère, car nous sommes très complémentaires. Nous avons réalisé ensemble La Délicatesse et Jalouse. En revanche, le roman est un travail très solitaire. Je ne me vois pas écrire avec quelqu’un. Je reste au lit, les rideaux fermés, vous imaginez comme c’est solitaire ! C’est pratique tout de même, écrivain est un métier qui nous permet de rester au lit toute la journée.

Imaginons que vous adaptiez Je suis drôle au cinéma, quel serait votre premier choix scénaristique ?

Comme je raconte des histoires, j’ai beaucoup de demandes d’adaptations sur mes derniers livres. Je les ai toutes refusées. J’aime qu’un roman reste un roman, à moins d’une magnifique proposition. Si on faisait un film sur l’histoire de Gustave, ce serait beau de commencer par la fin. On verrait où il est arrivé, puis on suivrait son parcours chaotique en se demandant comment il a fait pour finir ainsi.

Si vous ne deviez choisir qu’un seul roman, qui n’est pas de vous, à adapter au cinéma, quel serait-il ?

Ah justement, j’en cherche ! Si vous avez des idées, écrivez-moi sur Instagram…

Dans quel roman ou film aimeriez-vous vivre ?

J’adorerais vivre dans la poésie d’Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Même si c’est un film qui évoque l’effacement des souvenirs amoureux, il y a une grande poésie et l’idée que l’amour surmonte tout.

Pour revenir à la mélancolie, quels sont vos films et romans tristes préférés ?

Je l’évoque justement dans le roman au moment de la découverte du musée de la Tristesse. Je vais encore le citer, mais Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry est mon film préféré. Il m’émeut aux larmes ! En littérature, je me souviens avoir pleuré en lisant Jane Eyre. On pleure plus rarement pour un livre, mais c’est inoubliable quand ça arrive. J’ai aussi « pleuré de lire » en lisant Belle du Seigneur.

Belle du Seigneur (1968) d’Albert Cohen est considéré comme un monument de la littérature française venant clore une trilogie débutée trente-huit ans plus tôt. L’histoire, qui se déroule dans les années 1930, est celle d’un amour fou, d’abord adultère, déclinant peu à peu jusqu’au tragique entre un séducteur flamboyant et une jeune aristocrate fantasque.

Enfin, par quelles chansons ou musiques accompagneriez-vous la lecture de Je suis drôle ?

Le « Requiem » de Mozart ! Plus sérieusement, je choisirais quelque chose d’enjoué, de pop, comme « Hello Goodbye » des Beatles.

Le livreL’annéePourquoi celui-là
La Délicatesse2009Le huitième roman, celui qui a tout changé. Drame et comédie mêlés, adapté au cinéma par l’auteur et son frère avec Audrey Tautou.
Charlotte2014Écrit en vers, sur la peintre Charlotte Salomon. L’exact contraire du précédent, ce qui était le but.
Numéro deux2022Le roman sur le garçon qui n’a pas eu le rôle d’Harry Potter. L’échec vu de l’intérieur, thème que l’auteur relie ici à Gustave.
Tout le monde aime Clara2025, poche 2026Une jeune fille dotée de pouvoirs divinatoires. Disponible en Folio depuis le 14 mai 2026.
Je suis drôle2026Le dernier, et le plus proche de lui de son propre aveu.

Questions fréquentes

Quel est le dernier livre de David Foenkinos ?

Je suis drôle, paru le 2 avril 2026 chez Gallimard. Le roman suit Gustave Bonsoir, un jeune homme persuadé d'être drôle, qui se lance dans le stand-up et enchaîne les désillusions avant de découvrir son vrai destin.

De quoi parle Je suis drôle ?

D'un garçon qui a compris très tôt que faire rire lui permettait d'être aimé, et qui en fait une vocation. Foenkinos y travaille l'idée qu'on peut se tromper de vie : « On a le droit de se tromper, d'avoir de fausses certitudes. » Le roman est né d'une image, celle d'un musée de la tristesse sponsorisé par Kleenex, et s'ouvre sur une phrase de Beckett, « Rien n'est plus drôle que le malheur ».

Quel est le meilleur roman de David Foenkinos ?

La Délicatesse (2009) reste le plus lu et le plus adapté, et l'auteur le désigne lui-même comme celui qui a rencontré le public après sept romans confidentiels. Charlotte (2014) est le plus primé et le plus ambitieux formellement, écrit en vers. Quant aux tout premiers, l'auteur les déconseille : « D'ailleurs, je vous les déconseille ! »

David Foenkinos a-t-il réalisé des films ?

Oui, avec son frère Stéphane : La Délicatesse (2011), Jalouse (2017) et Les Fantasmes (2021). Il n'a pas tourné depuis et le dit clairement ici : « Le cinéma me manque. » Il refuse en revanche toutes les demandes d'adaptation de ses derniers romans.

Y aura-t-il une adaptation de Je suis drôle au cinéma ?

Rien n'est engagé. L'auteur a refusé toutes les propositions reçues sur ses derniers livres, sauf « magnifique proposition ». Il a toutefois une idée du film : commencer par la fin, montrer où Gustave est arrivé, puis remonter son parcours chaotique.

Sources

Le magazine Carrefour Savoirs, n°323, mai 2026, pages 14 à 20 ; fiche du roman chez Gallimard.

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