Battu d'une voix à l'Académie française, recalé la veille chez Drouant : Yannick Haenel commençait à collectionner les places d'honneur. Mais tout vient à point à qui sait attendre : ce mercredi 4 novembre, le jury du Femina a mis fin à la série en couronnant La solitude des professeurs est infinie, le roman d'un prof de français débutant lâché dans un collège de banlieue. L'occasion rêvée de revenir sur ce livre et sur tous ceux qui l'ont précédé.
- Le prix Femina 2026 a été décerné le mercredi 4 novembre à Yannick Haenel pour La solitude des professeurs est infinie, publié chez Gallimard, dans le jardin d’hiver de la Maison Dior, avenue Montaigne, à Paris.
- Le roman l’a emporté au deuxième tour, par six voix, contre deux pour Emma Marsantes et deux pour Lucie Rico.
- Le livre suit Jean Deichel, 22 ans, professeur de français stagiaire dans un collège difficile de la banlieue parisienne au début des années 1990, qui dort la nuit dans un club de tennis.
- Finaliste malheureux du Goncourt la veille, l’auteur décroche ici son quatrième grand prix d’automne, après le Décembre (2007), l’Interallié (2009) et le Médicis (2017). Jamais trois sans quatre, donc.
- Le Femina étranger revient à Laura Kasischke pour Baignade surveillée, le Femina essai à Jennifer Tamas pour Barbe Bleue, contre-enquête. Haenel succède à Nathacha Appanah, lauréate 2025 avec La Nuit au cœur.
Le roman lauréat est déjà disponible :
Le livre dont on parle
La solitude des professeurs est infinie – Yannick Haenel
À partir de 21,50 €
Voir sur Carrefour.frPrix Femina 2026 : six voix pour un professeur
Il y avait cinq romans dans la dernière ligne droite du Femina : celui de Yannick Haenel, N’efface pas mes cercles d’Emma Marsantes (Verdier), Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ? de Lucie Rico (P.O.L), La Méthode de David Djaïz (Stock) et Paradisi Gloria d’Élise Lespade (Le Cercle ouvert). Le jury, exclusivement féminin depuis sa création en 1904 et présidé cette année par Brigitte Giraud, a tranché dès le deuxième tour. Lucie Rico repart bredouille, une semaine après avoir échoué en finale du prix Décembre, remporté par Anne Godard. Le sang sur le pull de Jennifer n’en finit peut-être pas de sécher, mais cela n’enlève rien à la qualité de l’enquête à Perpignan.
Pour Haenel, ce sacre ressemble davantage à une revanche. Le 29 octobre, au Grand Prix du roman de l’Académie française, il s’était incliné de justesse au troisième tour, sept voix contre huit, face à Sébastien Lapaque et son Rappel des oiseaux. Mardi, il faisait partie du dernier carré du Goncourt (on vous présentait ici les romans en lice), finalement remporté par Philippe Jaenada. Petite ironie du calendrier : Jaenada avait lui-même reçu le Femina en 2017 pour La Serpe, l’année où Haenel décrochait le Médicis. Les deux hommes ont simplement échangé leurs trophées, avec neuf ans de décalage.
Cette semaine des prix aura aussi été celle d’un seul groupe d’édition. Après le Médicis de Philippe Vasset (Flammarion), le Goncourt de Jaenada (Flammarion) et le Renaudot de François-Henri Désérable (Gallimard), le Femina complète un petit chelem pour Madrigall, la maison mère de Gallimard et de Flammarion.
La solitude des professeurs est infinie : un an dans la peau d’un prof stagiaire

Jean Deichel a 22 ans, et il a beau être diplômé, son expérience de la vie se résume à pas grand-chose : il a lu des bouquins, écouté du rock et bu des bières. Au début des années 1990, il fait sa rentrée comme professeur de français stagiaire dans un collège réputé difficile de la banlieue parisienne. Il rêve de partager la fièvre de la littérature en faisant lire Duras, Kafka et Flaubert à des élèves qui ont bien d’autres soucis. Faute de logement, il dort dans un club de tennis à Deuil-la-Barre. Trente ans plus tard, le narrateur revient sur cette année d’apprentissage : les classes qui débordent, la hiérarchie qui regarde ailleurs, les trajets épuisants, une collègue, Sabine, sur qui il projette des espoirs vite déçus. Nombre de ces sujets ont un écho tout particulier avec l’actualité de cette rentrée scolaire 2026. De quoi piquer la curiosité tout en déclenchant une certaine morosité, selon les lecteurs et leurs humeurs.
Le roman, lui, tient à la fois du récit d’initiation, de la comédie et de la méditation. On y croise des scènes franchement cocasses, puis des passages plus inquiétants, presque hallucinés, où la fatigue et l’isolement vont mettre les nerfs du tout jeune prof à rude épreuve. Haenel connaît le terrain : il a enseigné le français une quinzaine d’années avant de vivre de sa plume. Il a raconté avoir été poussé à écrire ce livre par les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard, et par l’accumulation des agressions contre des enseignants.
Ce que raconte au fond La solitude des professeurs est infinie, c’est moins l’école en crise que ce qui se passe dans la tête de celui qui se tient seul face à trente gamins. Le titre dit tout : la solitude, ici, n’est pas un accident, c’est la condition même du métier. Haenel en fait une expérience presque spirituelle, celle d’un jeune homme qui croyait transmettre la littérature et découvre qu’il doit d’abord apprendre à tenir debout. Le livre prolonge une réflexion qu’il mène depuis plusieurs années, de La solitude Caravage à l’essai Notre solitude, et sa grande réussite est de ne jamais céder au pamphlet. Ce n’est pas le procès de l’Éducation nationale, pas plus que celui des élèves. Plutôt une écriture attentive aux détails, aux humiliations minuscules mais aux retombées parfois gargantuesques, ainsi qu’aux rares moments de grâce. Les professeurs s’y reconnaîtront. Les autres comprendront peut-être enfin pourquoi leur prof de français avait l’air si fatigué dès le mois de novembre.
Qui est Yannick Haenel, lauréat du prix Femina 2026 ?
Né en 1967 à Rennes, fils d’officier, Yannick Haenel passe par le Prytanée national militaire de La Flèche avant de devenir agrégé de lettres modernes. Il enseigne ensuite le français, notamment au lycée La Bruyère de Versailles, tout en menant une vie parallèle dans les revues littéraires. En 1997, il fonde Ligne de risque avec François Meyronnis, écrivain et essayiste connu pour ses réflexions sur la littérature et le nihilisme. Il publie ensuite la plupart de ses livres dans la collection « L’Infini » de Philippe Sollers, romancier et figure de proue de la vie littéraire française, notamment connu pour avoir fondé la revue d’avant-garde Tel Quel. Pensionnaire de la Villa Médicis en 2008-2009, il est aussi chroniqueur à Charlie Hebdo et anime aujourd’hui la revue Aventures chez Gallimard.
Son œuvre a un fil rouge, et il porte un nom : Jean Deichel. Ce double de l’auteur traverse plusieurs de ses romans, de Cercle aux Renards pâles, jusqu’au livre primé aujourd’hui, qui raconte en quelque sorte ses débuts. Un personnage qui vieillit avec son créateur, mais qu’on découvre cette fois avec vingt-deux ans au compteur.
Les autres livres de Yannick Haenel : par lequel commencer ?
Cercle (2007)

Le roman de la percée, couronné par le prix Décembre puis par le prix Roger-Nimier. Jean Deichel, le fameux double de fiction, y apparaît pour la première fois, lancé dans une longue errance à travers l’Europe. Un livre foisonnant, exigeant aussi, qui installe d’emblée ce qui fera la marque de l’auteur : une prose qui cherche la sortie, au sens propre comme au figuré.
Jan Karski (2009)

Son livre le plus connu, mais aussi le plus discuté. Haenel y raconte Jan Karski, résistant polonais qui fut chargé en 1942 d’alerter les Alliés sur l’extermination des Juifs, sans être entendu. Le livre se construit en trois temps : l’entretien de Karski dans Shoah de Claude Lanzmann, le résumé de son propre témoignage publié en 1944, puis une partie romanesque où l’auteur lui prête sa voix. C’est cette dernière qui a provoqué une vive polémique avec Lanzmann et des historiens.
Les Renards pâles (2013)

Revoilà Jean Deichel, ici la quarantaine, qui vit dans une voiture prêtée par un ami et se décrit comme un sans-abri heureux. Au fil de ses dérives, il croise deux jumeaux maliens éboueurs et glisse peu à peu vers un désir de révolte. Le plus politique de ses romans, et sans doute le plus inattendu pour qui ne connaît que Jan Karski.
Tiens ferme ta couronne (2017)

Prix Médicis, finaliste du Goncourt, et sans doute le roman le plus drôle de Haenel. Son narrateur, Jean, écrivain fauché, a passé des années à écrire The Great Melville, un scénario de 700 pages sur l’auteur de Moby Dick. Il parvient à le faire lire à Michael Cimino, le réalisateur de Voyage au bout de l’enfer, avec qui il passe une nuit à arpenter New York. Suivent un dalmatien égaré, un dîner avec Isabelle Huppert et beaucoup trop d’alcool. La meilleure porte d’entrée dans son œuvre pour les lecteurs qui craignent de s’ennuyer et qui ne badinent pas avec le name-dropping et les situations ubuesques à souhait.
La solitude Caravage (2019)

Publié chez Fayard, ce livre mêle la vie du Caravage, peintre bagarreur instigateur de son propre mouvement, le caravagisme, banni de Rome après avoir tué un homme, et le lien intime que l’auteur entretient avec sa peinture depuis l’adolescence. On y trouve déjà le mot « solitude » dans le titre, et l’on comprend avec le recul qu’il annonçait le roman primé.
Le Trésorier-payeur (2022)

Un roman né d’un projet d’exposition autour de Georges Bataille, dans l’ancienne Banque de France de Béthune. Haenel s’invente un homonyme du philosophe, banquier rebelle qui, des années 1990 aux années 2010, utilise son poste de trésorier pour aider les surendettés de cette ville du Pas-de-Calais touchée de plein fouet par le chômage. Un Robin des Bois en costume, en somme, amoureux d’une libraire et d’une dentiste. Ah.
Bleu Bacon (2024)

Pour la collection « Ma nuit au musée » des éditions Stock, Haenel s’est fait enfermer une nuit au Centre Pompidou, seul avec les toiles de Francis Bacon et une lampe de poche. Il en a tiré un récit sensoriel où la couleur, et surtout le bleu, devient une expérience physique. Un livre court, aujourd’hui disponible en poche, idéal pour découvrir l’écrivain sans s’engager sur cinq cents pages. Ou tout simplement s’essayer à un format plus expérimental.
Femina étranger et Femina essai 2026 : les autres lauréates

Côté roman étranger, le jury a distingué l’Américaine Laura Kasischke pour Baignade surveillée (Gallimard, traduit par Céline Leroy). Le 16 juillet 1969, à Mission Hills, dans le Michigan, un petit garçon de cinq ans se noie dans une piscine alors que toute l’Amérique a les yeux scotchés sur le décollage d’Apollo 11. Le roman fait tourner les points de vue autour de ces quelques heures.

Côté essai, Jennifer Tamas, spécialiste du XVIIe siècle qui enseigne à l’université Rutgers, signe avec Barbe Bleue, contre-enquête (Seuil) une relecture du conte de Perrault, en se demandant pourquoi on a retenu la désobéissance de l’épouse plutôt que les crimes du mari.
Pour découvrir le roman lauréat du prix Femina 2026 :
Le livre dont on parle
La solitude des professeurs est infinie – Yannick Haenel
À partir de 21,50 €
Voir sur Carrefour.frQuestions fréquentes
Qui a gagné le prix Femina 2026 ?
Le prix Femina 2026 a été attribué le mercredi 4 novembre à Yannick Haenel pour La solitude des professeurs est infinie, publié chez Gallimard. Il l’a emporté au deuxième tour, avec six voix.
De quoi parle La solitude des professeurs est infinie ?
Le roman raconte l’année de stage de Jean Deichel, jeune professeur de français de 22 ans nommé dans un collège difficile de la banlieue parisienne au début des années 1990. Confronté à des classes compliquées, à une hiérarchie absente et à la précarité, il loge dans un club de tennis et s’enfonce inexorablement dans un cercle vicieux de solitude.
Quels étaient les finalistes du prix Femina 2026 ?
Face à Yannick Haenel, la dernière sélection réunissait Emma Marsantes (N’efface pas mes cercles, Verdier), Lucie Rico (Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, P.O.L), David Djaïz (La Méthode, Stock) et Élise Lespade (Paradisi Gloria, Le Cercle ouvert).
Quels sont les autres livres de Yannick Haenel ?
Parmi ses livres les plus connus figurent Cercle (2007, prix Décembre), Jan Karski (2009, prix Interallié), Les Renards pâles (2013), Tiens ferme ta couronne (2017, prix Médicis), La solitude Caravage (2019), Le Trésorier-payeur (2022) et Bleu Bacon (2024).
Qui a gagné le prix Femina 2025 ?
En 2025, le prix Femina avait récompensé Nathacha Appanah pour La Nuit au cœur, publié chez Gallimard.